Au temps confus du Covid …


Des centaines et des centaines de fois, j’ai traversé cette frontière depuis que j’ai effectué mon premier voyage aux États-Unis à l’âge de 11 ans. Par les airs ou par la route, depuis l’Europe, le Canada ou le Mexique. Une frontière, plus que toute autre au monde, porteuse d’espoir ou de rêves pour certains ; une frontière que beaucoup craignent ou envisagent le passage avec anxiété. Une frontière que j’ai étudié pour mes livres sur les murs de séparation et les ponts-frontière, comme le montre la photo illustrant ce billet, photo prise sur le pont-frontière entre McAllen (Texas) et Reynosa (Mexique) en 2014 pendant la préparation de mon livre « Des ponts entre les hommes ». Les personnels de la Border Patrol (les gardes-frontière) et de la CBP-Customs & Border Protection (les douaniers) m’escortaient alors dans ma prise de photos sur les ponts traversant le Rio Grande et près du mur de séparation qui les doublaient souvent ; ils m’expliquaient leur travail de surveillance de cette frontière-sud, leurs règles et leurs procédures, toujours avec un accueil agréable et une volonté de montrer que leur travail est important pour la sécurité des États-Unis et qu’il leur tenaient à cœur de bien l’accomplir.


Une chose est d’être l’interlocuteur de ces agents, une autre est d’en être leur sujet de contrôle. Quel voyageur n’a-t-il pas, même pleinement en règle, redouté l’espace d’un court instant ce face-à-face avec le douanier à l’arrivée d’un vol transatlantique ? C’est l’un des effets des attentats du 11-septembre-2001, la sécurité a été renforcée aux frontières et le moindre signe de non coopération ou d’inattention au passage de la frontière peut être considéré comme suspect. Tout le monde s’est habitué à être un peu stressé en arrivant aux États-Unis. Et puis est arrivée cette pandémie avec son lot d’ordres et de contre-ordres, de directives présidentielles, d’exceptions, de tests PCR, de papiers à remplir … bref de confusion.


Le 5 juillet 2021, j’ai pris un vol pour San Francisco pour travailler sur mon prochain livre. J’avais demandé au préalable à la compagnie Air France si je pouvais voyager compte tenu des messages quelque peu contradictoires entre les différents sites internet et sachant que la directive présidentielle de mars 2021 sur l’interdiction des ressortissants de l’espace Schengen à arriver sur le sol américain était toujours en vigueur. La compagnie m’a assurée que je pourrais prendre ce vol, ayant un visa de dix ans sur mon passeport et m’y rendant pour un projet professionnel. A Paris, les douaniers vous demandent : « Famille ou travail » … « Travail ! ». Il y a tellement de monde ; ils ne peuvent pas faire grande chose d’autre. A l’embarquement, vous devez certifier sur l’honneur que vous n’avez pas le Covid. Rien de plus. Départ du vol à 10h30 pour 10h30 de vol.


Heure locale à l'arrivée : 13h00. Une question : que va-t-il se passer une fois la porte de l’avion franchie ? Des hommes et des femmes dûment masqués, en blouse blanche, choisissent des passagers au hasard pour sans doute les interroger sur leur état de santé … je n’en fais pas partie. Je me rends directement vers la douane. Presque personne dans ces immenses couloirs. Le douanier regarde mon passeport, me demande pourquoi je me rends aux États-Unis et sans rien dire, calmement m’accompagne vers une pièce sur le côté (que l’on appellera « la salle A ») … je me dis que là, les choses ne seront pas simples … j’étais loin de penser qu’elles ne le seront pas à ce point. Démarre à ce moment-là une attente qui durera 26 heures …


On arrive dans un endroit où la procédure règne en maîtresse, gouverne, seule, les esprits de ces douaniers trop consciencieux pour réfléchir. Passeport, visa, justificatifs : rien ne va. On prend les papiers, on les étudie, on pose des questions (jamais les bonnes et jamais en relation avec l'objet de mon voyage), on en réfère à son supérieur qui en réfère lui-même à l’étage du dessus qui lui-même en réfère à l’étage encore au-dessus et on invoque même l’ultime supérieur, le grand chef … comprendre le président des États-Unis ! On a de quoi être impressionnée ! Et l’attente commence, parfois interrompue par une nouvelle question sur des visas antérieurs qui n’a rien à voir avec l’objet de la présente visite ; on répond car l’on se dit qu’à cet instant il faut être coopérative. On attend et l’on voit défiler dans cette salle pas très grande le monde entier, enfin surtout asiatique puisque l'on se trouve sur la côte ouest des Etats-Unis. Un Coréen parlant littéralement deux mots d’anglais a pour ambition d’aller à Las Vegas : quelques sous en poche, pas de contacts sur place et une vague réservation d’hôtel. Un traducteur est dépêché pour faciliter la communication ; son histoire a l’air compliquée et l’autorisation de franchir la frontière pas gagnée d’avance. Il finit par passer cette porte ouverte par un agent qui signifie que votre passeport a été tamponné. Le graal ! Je se dit alors, mais pourquoi pas moi? Mon voyage est quand même mieux préparé que cela (réservations de vols et d'hotels sur 3 semaines) et a un objectif précis.


D’autres personnes attendent ; beaucoup ne font que passer quelques minutes, histoire de vérifier leur statut. Beaucoup ont en réalité des doubles nationalités. L’attente commence à durer et le vol que je devais prendre à 17h vers Seattle a décollé sans moi. On se dit que malgré tout, ils finiront par céder, par me laisser partir tranquillement … c’est oublier l’espace d’un instant qu’aux États-Unis, la procédure est supérieure à tout, est la plus forte, la plus tenace. Les douaniers me disent que le dossier est entre les mains de leurs supérieurs, que ce n'est plus de leur ressort, et qu’ils attendent juste que la réponse retombe … à 18h00, un menu vous est présenté : pour éviter le burger, je choisis la « ceasar salad » … Trois autres personnes sont dans mon cas … On est tous muets, vivant cette déconvenue dans le silence. A 20h00, ma sentence tombe : refus de franchir la frontière, je prendrai le premier vol Air France du lendemain dans le sens inverse …


A peine après avoir avalé cette très mauvaise salade de César au poulet au goût de papier mâché, mon statut change sans vraiment que l’on me le dise. Comme les détenus, nous n’avez droit qu’à un appel … ce sera donc vers mon hôtel à Seattle pour que j’annule ma réservation. Comme les détenus, vers 22h00 on procède à une fouille au corps en règle jambes écartées, mains sur le mur. L’agente me dire que c’est pour « ma sécurité et ma sûreté » et que le ton aimable qu’elle prend pour se faire ne signifie aucunement qu’il s’agit là d’une punition. J’omets de lui dire (mon cerveau commence alors à fonctionner au ralenti) que « ceux qui torturent avec le sourire ont perdu tout de leur humanité ». Vers 23h00, nous ne sommes plus que deux dans la salle A : deux femmes. Vers minuit, deux agents nous escortent dans un aéroport entièrement vide vers une autre salle, « la salle B », avec simplement une bouteille d’eau. Un Égypto-britannique qui s’était fait refoulé quelques heures auparavant m’avait prévenue à la fin du repas : « Mets un pull, la nuit sera froide ».


La salle B est presqu’identique à la salle A, sauf que ses agents sont beaucoup moins conciliants. Nous y rejoignons deux autres femmes dans la même situation. On y attend quelques minutes (on n’est plus à quelques minutes près) et deux douaniers nous accompagnent vers une grande salle, « la salle C », pour passer la nuit. On pense y trouver des lits. Ce ne sont que de vagues canapés et des fauteuils à bascule. Il y fait effectivement un froid de canard. On sent que la température a tout d’un coup baissé de quelques degrés … le matin, je verrai qu’il y avait fait 65°F (soit 18°C) ... un des éléments de la punition, sans doute. Des couvertures nous sont données … il m’en faudra trois pour avoir un peu de chaleur malgré un pull fin et une polaire. On nous annonce le réveil à 5h30 du matin … nouvelle punition … je glisse quand même à l’une des douanières que ce que l’on subit, c’est bien une humiliation et rien d’autre. Donc une nuit sur un fauteuil à bascule, sous les néons et avec quelques couvertures bleues comme seul réconfort. On nous fera nettoyer au spray notre fauteuil le lendemain matin avant de partir …


Après des assoupissements de deux fois deux heures sonnent 5h30 pile … Il est grand temps de repasser en salle B. Une nouvelle attente commence, sans que rien ne soit dit. L’erreur est de n’avoir que des livres électroniques : moins lourds dans les bagages, mais compliqués quand on vous confisque vos appareils électroniques … L’attente, comme une torture ; l’attente est une torture. L’une des dames refoulées demande à téléphoner à l’une de ses tantes aux États-Unis : la douanière du matin, blonde et pas commode, lui dit qu’elle a signé un papier la veille disant qu’elle avait refusé de téléphoner à qui que ce soit. L’on se demande vraiment où l’on est et ce qui mérite un tel traitement. L’attente et l’état d’épuisement sont comme des tortures qui ne disent pas leur nom. On est traitées comme des criminelles. A 7h00 on nous présente à nouveau, le même menu, cette fois-ci pour le petit-déjeuner : bacon and eggs, please … Tout est bon pour passer le temps. Et on revoit le défilé des gens du monde entier pas complètement en règle … un Taïwanais au look un peu punk ne parlant pas un mot d’anglais est retenu pendant plusieurs heures : on ne saura pas s’il est finalement arrivé à passer. Un sportif (pas réussi à comprendre ce qu’était son type de sport) a attendu longtemps mais est finalement arrivé à passer. Un couple d'Indiens est interrogé chacun séparément: on lit l'angoisse sur leur visage.


Vers 10h30, moi et l’autre dame de la salle A sont enfin ramenées vers cette salle où nos affaires ont passé la nuit dans les bureaux des douaniers … on nous autorise à prendre un nécessaire de toilette pour se rafraichir le visage et se brosser les dents. Les valises sont dans le bureau du chef de salle et il faut demander à chaque fois la permission pour s’en approcher … encore une manière de vous signifier votre statut de « refoulé » (« deported »). Dans la salle A, les douaniers sont plus cléments ; ils m’autorisent à avoir 5 minutes accès à internet pour prévenir mes parents de ma mésaventure et annuler quelques réservations d’hôtel, tout en regardant par-dessus mon épaule ce que je fais. « Pourquoi est-on traités comme des criminels ? » … Pas de réponse. On m’autorise également, ô grand luxe, à utiliser mon ordinateur non connecté pour lire quelques articles sur le rapport de recherche sur lequel je travaille depuis plusieurs mois, histoire de ne pas perdre le fil de mon existence … et ainsi passer le temps jusqu’au départ …


A 12h00, à nouveau ce menu infâme … veggie burger … en désespoir de cause … 14h00, l’on sent que ça s’agite autour de nous. Ma camarade d’infortune dont je ne saurais rien des raisons de sa mésaventure, qui a beaucoup pleuré et n’a absolument rien mangé depuis la veille, part prendre son vol. Peu après 14h30, je pars également prendre le vol Air France, accompagné par un douanier qui me demande à mi-chemin si je n’ai pas d’autre question ??!!! et qui me dit que je serai à nouveau la bienvenue sur le sol américain une fois cette histoire de pandémie passée … ma seule pensée à ce moment-là : « Ça me fait une belle jambe !! ». Je suis la première à arriver dans l’avion, mon passeport dans une enveloppe est remis à l’hôtesse qui le donne au commandant de bord !!!! On me conduit au fond de l’avion, la dernière place possible, la 52B, comme tous les damnés de la terre qui sont refoulés à la frontière … Une fois le douanier américain parti, pour qui je n’aurai aucun mot d’au revoir (« il ne faut quand même pas exagérer !!!), j’ai vite fait de demander à l’hôtesse de me trouver une autre place, en lui disant que quand même, « je suis gold » !!! C’est ainsi que j’ai été « rapatriée » vers la première place hublot de la classe économique …


Et me revoilà pour 10h de vol dans l’autre sens, avec à l’arrivée, le 7 juillet à 11h00 du matin, l’accueil d’un commandement de bord juste aimable (il sait qu’Air France a dû payer une très lourde amende pour m’avoir laissée prendre l’avion – sans doute autour de 10 000 dollars) et de trois sympathiques douaniers-gendarmes qui m’emmènent dans leur voiture au pied de l’avion … seul traitement VIP de cette mésaventure : « En vous emmenant avec nous, ne vous inquiétez pas, c’est la procédure et on vous fait gagner 45 minutes d’attente » !!! Réalistes, les gars !!! Fin d’une aventure qui manquait encore à mon palmarès de globetrotteuse, mais que je ne souhaite à personne et par laquelle j'ai bien pu constater (toujours utile au travail de chercheur) qu'à la frontière américaine, les contrevenants sont traités comme des criminels.


20h de vol en 3 jours et à aucun moment (en dehors de l’embarquement à Paris), mon statut Covid n’a été vérifié !! Comme au temps confus du Covid …